Poser cette question dans l’univers de l’entreprise, qui doit concilier performance et diversité, c’est ouvrir la porte au débat et mettre le curseur sur des enjeux très sensibles. C’est ce qu’ont fait les participants à l’atelier « Diversité et performance La responsabilité : une affaire de genre », de l’Université d’été des recruteurs organisée par Euromed Marseille les 1er et 2 juillet 2008.
« La banque Goldman Sachs a réalisé une étude qui montre que dans la zone euro, nous pourrions gagner 13 % de PIB en réduisant le différentiel du taux d’emploi entre les hommes et les femmes. En une phrase, Brigitte Dormion, responsable diversité de Sodexo, pointe du doigt les enjeux. En France, le taux d’emploi des femmes est de 62 %, il est de 74 % chez les hommes. Une autre étude menée par McKinsey montre que plus il y a de femmes dans les conseils d’administration, plus les entreprises sont performantes financièrement. »
Pour illustrer son propos, Brigitte Dormion s’appuie sur sa propre entreprise qui emploie 61 % de femmes, mais avec une sur représentation chez les employés (83%). « Plus on monte dans la hiérarchie, moins il y a de femmes, regrette-t-elle, avec un bémol toutefois dans les comités de direction où l’on retrouve 26 % de femmes. Mais quand on rentre dans le détail, on les retrouve dans des fonctions supports comme la communication, le marketing, les RH… Et quand on affine l’analyse, on s’aperçoit que celles qui ont des responsabilités opérationnelles n’ont pas d’enfants. »
La force du modèle masculin
Le décalage est encore plus marqué chez Adecco qui emploie 80 % de femmes sur les postes de production, contre 10 % sur les postes de direction générale. « La force et la prégnance du modèle masculin sont omniprésentes, souligne Jean-François Connan, responsable diversité d’Adecco. La mise en place d’une politique d’égalité passe donc par la déconstruction de ce modèle et de l’organisation qui va avec. »
Sur ces questions, Adecco est actuellement dans une phase de transition avec des prises de conscience, un cadre réglementaire, des rapports d’études comparées obligatoires, des signatures de charte… « Tout cela a permis l’investissement de femmes en action, notamment dans le domaine des ressources humaines, précise Jean-François Connan. Elles se sont senties légitimes pour inverser la tendance. Et en 4 ans, on a des régions entières où l’équilibre hommes / femmes aux postes de management a été rétabli. C’est d’autant plus intéressant que cela s’est fait sans aucune discrimination positive. »
Un accord pour l’égalité professionnelle
Pour rétablir les équilibres, Sodexo a mis en place un accord sur l’égalité professionnelle doté d’un véritable plan d’actions. L’horaire des réunions, qui se terminent aujourd’hui au plus tard à 18 heures, a été l’une des premières initiatives prises. Le volet gestion des ressources humaines met en avant l’identification et l’élargissement des potentiels, masculins et féminins, mais aussi jeunes ou seniors.
« Traditionnellement, les DRH associent le potentiel à la jeunesse, celle des 28-35 ans, période de maternité pour les femmes, souligne Brigitte Dormion. Nous avons donc repoussé la notion de potentiel à 40 ou 50 ans, considérant qu’avec l’allongement de la durée de vie, on a encore à cet âge 10 ou 15 ans de vie professionnelle devant soi. Cela vaut donc le coup d’investir sur ces profils, d’autant que toutes les études montrent que plus il y a d’ancienneté dans l’entreprise, plus l’engagement est fort. »
La parentalité intéresse aussi les hommes
Des dispositions très basiques ont également été prises pour gérer les congés de maternité et de paternité. Objectif : ne jamais perdre le contact et préparer le retour. « Toutes ces notions liées à la parentalité intéressent d’ailleurs aussi les hommes car il y a de plus en plus de pères divorcés qui ont leurs enfants en garde une semaine sur deux », estime Brigitte Dormion.
L’accord comprend également un volet important sur la formation, avec une disposition qui concerne directement les femmes. « Chez nous, elles sont assez peu mobiles, constate Brigitte Dormion. L’évolution pour elles passe par le management d’anciens collègues et la gestion de réactions négatives comme la jalousie. Nous avons donc mis en place une session de formation pour les accompagner. On s’est également aperçu que les femmes ne s’autorisaient pas à postuler aux postes de managers. Nous avons donc initié une action de sensibilisation pour les encourager à le faire. On les fait travailler sur l’idée du marketing de soi, qu’il ne suffit pas d’avoir de bons résultats pour évoluer, et que le faire-savoir, c’est aussi important. Beaucoup de femmes n’ont pas conscience de tout cela ou alors elles vous disent qu’elles n’ont pas le temps le soir d’aller prendre le thé avec le grand patron car elles doivent s’occuper des enfants. »
Encore des résistances
Tout ce travail de sensibilisation et de formation se heurte encore à des résistances. « J’observe que les obstacles que l’on rencontre sur l’égalité sont plus présents que lorsque l’on a engagé une action sur le handicap », constate Brigitte Dormion. « Le sujet fait peur aux hommes qui sont inquiets pour leur propre promotion. L’idée pourtant, ce n’est pas d’opposer les femmes aux hommes, c’est d’apprendre à travailler ensemble. Pour y arriver, il faudra de la volonté et de l’intention. Rien n’avancera sans un peu de courage et de générosité. Et s’il n’y a pas de vraies prises de positions et de vrais engagements de la part de nos dirigeants, on sera encore là dans dix ans à disserter sur le sujet », conclut Brigitte Dormion.
Yves Rivoal